Secret de famille : prise de conscience et solutions.

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Marie*, 35 ans, fonctionnaire, vient avec une demande précise : elle n’arrive pas à avoir une relation durable avec un homme et veut que cela change.

Dès notre premier entretien, après un rapide « bonjour » et sans donner la moindre explication, elle se met à pleurer compulsivement et se précipite sur la boîte de kleenex. Intriguée, je verrai la scène se répéter à chacune de nos rencontres, dès qu’elle s’assoit en face de moi, avant qu’elle ne puisse  dire le moindre mot. J’ai l’impression de voir se dérouler un scénario répétitif dont nous ignorons pour l’instant toutes les deux le sens mais qui a une nécessité et qui doit être respecté. Au bout de quelques minutes, les pleurs cessent, et elle avoue qu’elle n’en connaît pas la raison et que « c’est juste plus fort qu’elle ».

Elle m’explique qu’il y a cinq ans, son frère aîné de deux ans l’a invitée à prendre un verre en lui disant qu’il fallait qu’elle sache quelque chose d’important sur leur famille. Et là, à sa grande surprise, elle avait à peine fini de s’asseoir qu’elle s’est entendue lui dire « tu vas me dire que notre père n’est pas mon père ! » Quelle ne fut pas la stupeur de son frère en comprenant qu’elle « savait » ce que, lui, se demandait comment lui annoncer.

Elle m’explique alors, qu’à partir de ce moment-là, des souvenirs anciens énigmatiques se sont mis à  prendre un sens : les énervements immotivés de son père contre elle, ses reproches aussi brusques qu’incompréhensibles, les encouragements de son père envers son frère qui ne faisait rien en classe alors qu’elle-même, toujours première, n’avait jamais le moindre compliment de sa part…

Ce secret de filiation, son frère vient de l’apprendre par une tante maternelle à laquelle leur mère s’était confiée à l’époque de sa naissance. En effet, leur mère avait vécu une aventure extra-conjugale avec un amour de jeunesse retrouvé par hasard quelque temps après la naissance de son frère. Enceinte d’un deuxième enfant, Marie, elle n’avait pas voulu interrompre cette grossesse adultérine. Malgré les doutes de son mari, elle n’avait jamais admis la vérité devant lui. Cette vérité elle ne l’avait d’ailleurs révélée qu’à sa sœur, sans jamais y revenir bien que celle-ci ait parfois tenté de lui en reparler. Un peu comme s’il fallait à la mère de Marie un témoin d’une réalité qu’elle aurait  à la fois souhaitée et craint d’effacer. Est-il en effet possible de dénier la réalité, et en particulier celle qui touche à l’origine de son enfant sans devenir fou ou, du moins, sans perturber gravement son équilibre psychique ?

Ultérieurement, Marie me précisera qu’elle a aussi des épisodes inexpliqués de pleurs en dehors des séances et depuis toujours. En particulier, lorsqu’elle est confrontée à des situations (scènes de la rue ou sociales ou vues au cinéma où à la télévision) où elle a l’impression qu’un enfant est marginalisé et que sa place n’est pas pleinement reconnue.

Par ailleurs, elle a, encore maintenant, de temps à autre, des rêveries qui lui paraissent étranges car non en adéquation avec son vécu habituel : histoires d’enfants abandonnés, roman familial lui donnant d’autres parents.

half opened bedroom door with door knob

Que dire à Marie ?

« Pourquoi je n’ai pas d’homme ? » La question d’ouverture de la rencontre avec Marie masque peut-être la vraie question qui est « Pourquoi je n’ai pas de père ? » !

En effet, alors que Marie est une jolie jeune femme très féminine, toutes ses histoires d’amour n’ont jamais abouti à une relation stable, lui permettant de réaliser son désir d’avoir des enfants. Pourtant ,  par ailleurs, sa vie est bien organisée : propriétaire de son appartement, elle a un poste de cadre dans la fonction publique dans lequel elle suit une progression régulière.

Je lui dirai, qu’en ce qui concerne son secret de famille, elle connaît tout mais qu’en fait, elle ne sait rien tant qu’elle ignore le sens inconscient qu’elle a donné à son histoire et qu’elle n’a pas pu se l’approprier.

Tout dépend, en effet, de la perspective où l’on se place :

  • au niveau concret, elle a maintenant des connaissances essentielles sur son histoire depuis la révélation de son frère: le fait qu’elle n’est pas l’enfant biologique de son père, que son frère est le « vrai enfant » du couple de ses parents, alors que ce n’est pas son cas.
  • sans rien savoir consciemment, elle sentait depuis longtemps la traduction du secret de ses origines dans ses relations avec « son père » : colères injustifiées à son égard qu’elle ne comprenait pas, petites injustices, mouvements d’agacement envers elle, parfois sentiment de malaise entre ses parents dont elle se sentait être à l’origine, sans comprendre pourquoi.

Je lui dirai que tout ça a sans doute des effets profonds qu’elle ne mesure pas et qui pourraient jouer un rôle dans sa difficulté à fonder une famille.

Je prendrai alors l’exemple de ses pleurs incoercibles des débuts de nos premiers entretiens. Avais-je tort ou raison, à son avis, de les ressentir comme une décharge émotionnelle nécessaire avant tout début d’échange entre nous ? Quelle signification donner à ces larmes ? Elles me semblaient nécessaires à l’évacuation d’une tension. Cette tension pourrait-elle être en lien avec des questions fondamentales telles que : pourquoi n’ai-je pas de père ? Pourquoi est-ce-que je n’arrive pas à trouver une place stable auprès d’un homme ? Question qu’elle donnait l’impression de poser à sa mère, à travers moi, façon de dire « dis-moi la vérité avant qu’on commence à discuter ! »

Comment vais-je pouvoir aider Marie ? Que faire ?

L’aider, ça va être l’accompagner pour qu’elle prenne conscience progressivement des effets de son secret de filiation dont elle ignore encore l’existence. Par exemple, quelles sont les conséquences des mensonges entourant ses origines sur sa capacité à penser ? N’a-t-elle pas sacrifié une partie de son développement intellectuel et affectif en évitant de remettre en question les mensonges nécessaires au maintien du couple parental ? Comment s’est-elle débrouillée, enfant , adolescente, et même adulte pour trouver une issue au fait de ne pas pouvoir se faire confiance et faire confiance en même temps aux affirmations mensongères des adultes sur lesquels elle aurait dû pouvoir s’appuyer ?

Comment peut-elle donner une place à des enfants en ayant dans sa vie un  homme qui soit à la fois son compagnon « officiel» et le père de ses enfants, contrairement à ce qui s’est passé pour elle ? Ceci passe sans doute par le fait de pardonner à sa mère. Pour cela, elle doit renoncer à trouver en elle le modèle de femme et de mère qu’elle cherche désespérément et qu’elle devra inventer pour elle au cours de son travail psychothérapeutique avec moi.

A-M L


*Le prénom Marie est évidemment fictif.