Dépression: ne pas hésiter à demander l’aide d’un psychiatre.

Jean*, 31 ans, a été quitté il y a deux mois par sa compagne avec qui il vivait depuis trois ans. Il n’a pas encore vraiment compris les raisons de cette séparation qu’il n’a «pas vu venir». Pourtant, les plaintes de Sarah* s’étaient accentuées au cours des derniers mois précédant leur séparation : leur vie ensemble lui semblait manquer de fantaisie, elle sortait de plus en plus souvent seule ou avec des copines et avait de moins en moins envie de faire l’amour avec lui…

Depuis que Sarah lui a annoncé qu’elle ne voulait plus continuer leur vie commune, Jean a perdu progressivement le goût des choses, y compris celles qu’il aimait le plus comme le cinéma ou ses entrainements de rugby. Il se sent fatigué tout le temps, a du mal à assumer son travail, est devenu irritable, réagissant vivement quand un propos ne lui plaît pas. Il a aussi tendance à s’isoler et à se mettre à l’écart, refusant le plus souvent de voir ses amis.

Il a également perdu huit kg en deux mois et son appétit a disparu. Il a du mal à s’endormir et les anxiolytiques prescrits au début de sa séparation par son médecin généraliste ne lui font plus d’effet. Pourtant, ils l’aidaient au début à trouver le sommeil. Ses nuits sont agitées, il se réveille toutes dix minutes et ne se rendort plus du tout à partir de 5 heures du matin.

Il sent qu’il «s’enfonce», a l’impression que personne ne peut l’aider et a parfois des idées noires, se demandant quel est l’intérêt de continuer à vivre. Il se dit même parfois que ce serait plus simple si «tout ça pouvait s’arrêter» mais, dit-il, «je n’ai même pas le courage d’en finir.».

Jean est venu me consulter sur les conseils insistants d’un de ses amis que j’avais pu aider à sortir d’un état dépressif sévère quelque temps auparavant.

sadness

Comment, en tant que psychiatre, vais-je pouvoir aider Jean ?

D’abord, en lui confirmant ce qu’il sent intuitivement: ce dont il souffre n’est pas un moment de banale «déprime» comme celle que nous avons tous pu connaître mais une véritable dépression :

– Ses perturbations de l’humeur, et le ralentissement psychomoteur qu’elles entrainent, durent depuis assez longtemps (plus de quinze jours).

– Elles touchent la plupart des domaines de sa vie:

  • physique avec la fatigue, les troubles du sommeil et de l’appétit ainsi que la perte de poids
  • intellectuel avec des difficultés de concentration qui le gênent dans son travail
  • relationnel, le poussant à s’isoler de plus en plus.

Ce que les médecins appellent le «ralentissement psychomoteur»  dépressif a donc un retentissement sur sa santé globale avec l’amorce d’un cercle vicieux : l’insomnie et l’amaigrissement aboutissent à des perturbations physiologiques qui vont augmenter le sentiment de fatigue engendré par la dépression. Ses  difficultés de concentration (effet du ralentissement dépressif sur le fonctionnement intellectuel) affectent la qualité de son  travail. A la longue, cela ne peut  déboucher que sur des remarques professionnelles critiques qui majoreront son sentiment de dévalorisation déjà existant. Quant à la tendance à l’isolement et au repli, elle ne peut qu’accroître des idées noires dont personne ne vient le distraire…

Il faut donc soigner cet épisode dépressif dont la durée «naturelle» serait sinon de plusieurs mois.

Et maintenant, que faire ?

Estimant que Jean souffre d’ un état dépressif sévère, j’explore l’importance du risque suicidaire qui peut exister. Faut-il lui proposer une hospitalisation ? Bien qu’il ait dit un peu plus tôt qu’il aimerait que tout ça s’arrête, il n’a jamais pensé aux moyens qu’il pourrait employer pour ça et m’avoue, pour la première fois depuis le début de la consultation, qu’il a envie que je l’aide et qu’il a décidé de me faire confiance. De plus, il a un entourage familial qui peut l’aider et qu’il accepte de prévenir de son état. Il est bien intégré dans un travail qui lui plaît habituellement. Il accepte de revenir me voir quelques jours plus tard sans réticence et je l’informe qu’il peut m’appeler pour rapprocher la date de son RV en cas de problème.

L’idée de prendre des médicaments  fait un peu peur à Jean.. Il craint de devenir «un zombie» comme son copain Etienne, déjà plusieurs fois hospitalisé en psychiatrie pour des épisodes délirants. J’explique donc à Jean que son copain prend certainement une autre catégorie de médicaments que l’antidépresseur que je souhaite lui prescrire. Il ne risque donc pas de souffrir des mêmes effets secondaires, sachant qu’en plus, il est vraisemblable que la pathologie de son copain joue un rôle majeur dans son l’aspect «zombie».

Autre crainte de Jean envers les médicaments : «quelqu’un m’a dit qu’on s’habituait aux antidépresseurs et qu’ensuite on ne pouvait plus s’en passer.» Je le rassure en lui expliquant la différence entre antidépresseurs et anxiolytiques. Ces derniers pourraient, chez certains patients, être difficiles à arrêter, surtout si l’on ne conseille pas un protocole d’arrêt précis. En effet, les anxiolytiques procurent un bien-être immédiat et que le patient a l’impression de pouvoir contrôler en modulant la posologie. En revanche, les antidépresseurs, doivent être arrêtés avec un protocole précis simplement pour éviter des effets de sevrage possibles et non pas à cause d’un risque d’accoutumance à long terme.

Je propose donc à Jean de commencer un traitement antidépresseur dès maintenant et de m’appeler le surlendemain pour me dire si tout se passe bien. Un RV la semaine suivante est prévu pour adapter la posologie et mettre en place un suivi, sachant que le fait qu’il n’ait «rien vu venir» m’intrigue. Il me semble nécessaire de mieux comprendre cette attitude qui ne lui a permis ni d’agir pour sauver la situation avec son amie quand il en était encore temps ni de se préparer à une rupture.

A-M L


*Les prénoms Jean et Sarah sont évidemment fictifs.