Boulimie et hyperphagie : comment s’en sortir ?

Stéphanie*, 30 ans, vient me voir pour une hyperphagie ancienne (elle mange en trop grande quantité), qui s’est récemment compliquée de crises de boulimie (ingestion impulsive, rapide et en grande quantité d’aliments non préparés).

Parfois, elle va être hantée dès le matin par la crise boulimique qu’elle risque d’avoir le soir. Dès lors, elle pense pendant la matinée à ce qu’elle va acheter pour sa crise du soir. D’autres fois, c’est un besoin impulsif de se remplir qui la prend quand elle est chez elle et elle se précipite alors pour vider compulsivement le contenu de ses placards. L’important n’est pas d’ingérer ce qu’elle aime le plus mais d’avaler tout ce qui est à portée de main. Elle ingère ainsi une grande quantité d’aliments en moins d’une demi-heure. Elle a pris l’habitude de vomir après ses crises de façon à ne pas grossir. Elle a noté que ses crises deviennent beaucoup plus fréquentes quand elle a un stress ou un conflit relationnel.

J’ai déjà consulté un médecin nutritionniste, me dit-elle, mais elle n’a rien comprisElle m’a expliqué qu’il était important de manger lentement de façon à éprouver – et à retrouver si besoin – la sensation de satiété lorsqu’elle se fait sentir et à pouvoir s’arrêter de manger au bon momentMais moi, poursuit Stéphanie, je ressens la satiété, mais elle ne m’intéresse que pour la dépasser, pour aller au-delà. Le sentiment de satiété n’est pas pour moi une limite, il est la porte ouverte vers l’illimité et c’est elle que je recherche, continue-t-elle avec force.

Par ailleurs, elle sent qu’il existe certains paradoxes dans sa vie affective. Par exemple, elle souhaite avoir un enfant, tout en vivant la perspective d’un enfant comme une prison, de même que le lien avec le père car elle n’imagine pas faire un enfant seule. Elle craint de ne pas savoir être la mère qu’elle souhaite.

Elle se rend compte aussi qu’elle ne peut s’empêcher de s’intéresser à des hommes qui ne lui apportent pas la tendresse, la considération et la sécurité amoureuse dont elle rêve. Elle-même est une spécialiste des «scènes de ménage» participant à un climat d’excitation basé sur la répétition des rapports et des menaces de rupture émanant soit d’elle soit de son compagnon.

Elle me dit avoir une fois rencontré quelqu’un qui souhaitait sincèrement vivre avec elle dans la durée : Laurent. Elle s’étonne d’avoir très vite constaté que son calme l’énervait. Je lui fais remarquer qu’il était possible que ce calme l’ait angoissée et ça semble la laisser perplexe. Elle précise aussi que, ne cherchant pas à la dominer, il lui semblait peu viril ce qui s’est mis à susciter chez elle un certain mépris. Contrairement à un de ses copains addict au jeu qui lui répétait qu’elle pouvait s’en aller si elle le souhaitait et qu’il n’avait besoin de personne, Laurent, en revanche, ne cachait pas son attachement à son égard. Leur histoire a duré environ deux ans et puis, un jour, Laurent lui a fait part de sa décision d’arrêter leur relation, n’ayant plus d’espoir de la faire évoluer. Larmes et menaces de suicide ne l’ont pas changer d’avis ce qui a étonné Stéphanie, d’abord incrédule. Cette histoire, vieille de trois ans, lui laisse un goût amer sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi.

Ses difficultés amoureuses lui font craindre de ne jamais avoir d’enfant.

Stéphanie me dit ne plus avoir confiance en elle et avoir l’impression d’être trop grosse pour plaire encore. Pourtant, elle continue de s’alcooliser de plus en plus souvent et ces calories supplémentaires ne sont qu’insuffisamment compensées par ses vomissements. Elle pense que ses alcoolisations ont commencé il y a environ un an.

Quant à ses crises, elles lui apportent un soulagement dans un premier temps, mais sont rapidement suivies d’un malaise intense avec sentiments de culpabilité et de honte. Après avoir été d’une fréquence bihebdomadaire pendant les six derniers mois, elles se sont récemment rapprochées jusqu’à devenir quotidiennes.

Stéphanie est actuellement en surpoids avec un IMC (indice de masse corporelle : Poids en kg / taille au carré, en mètre) à 27,3 ( taille de 1,60 m pour un poids de 70 kg ).

A mes questions sur l’importance accordée au poids et à la nourriture dans sa famille d’origine, Stéphanie me dit que sa mère a été en surpoids quand elle était adolescente et jeune adulte. Elle est ensuite devenue très mince et l’est restée, devenant aussi excessivement préoccupée par la qualité des aliments (orthorexie).

Stéphanie a dû faire un régime dès ses huit/neuf ans, sa mère la trouvant un peu « enveloppée ». Son père et son frère n’ont pas de problème avec leur poids ni d’inquiétudes sur leurs choix alimentaires et Stéphanie trouve ça un peu injuste.

Pour Stéphanie, n’y a pas de problèmes relationnels particuliers dans la famille.

Sick teenage girl

Que dire et que proposer à Stéphanie ?

Je dirai à Stéphanie que je suis frappée par sa description approfondie des difficultés existant dans ses relations amoureuses. On voit qu’elle y a beaucoup réfléchi, en observant son comportement avec une grande attention. Elle décrit ce qui se passe entre elle et l’autre avec précision, s’étonne avec justesse des contradictions entre ses choix amoureux et le type de vie qu’elle souhaiterait.

En revanche, quand elle me parle de son envahissement brutal par le besoin de nourriture, de la force de cette pulsion à laquelle elle ne peut résister et de son impulsivité à la satisfaire, j’ai l’impression qu’elle se déconnecte de son cerveau. Cette déconnexion l’empêche de réfléchir et donc de moduler son comportement en étant connectée à ce qui lui arrive. En ingurgitant les aliments, elle évite la vague d’angoisse en se concentrant sur l’afflux de sensations. Mais en étouffant l’angoisse avant même de l’éprouver, elle rate la première étape sur le chemin de la reprise du contrôle d’elle-même car comment lutter contre un ennemi qu’on ne peut pas regarder en face ?

J’expliquerai à Stéphanie que l’on peut considérer la crise boulimique comme une solution utilisée pour calmer un malaise de fond préexistant. Et qu’on peut faire l’hypothèse qu’il correspond à la crainte, voire à la concrétisation de la perte du sentiment de continuité de son être. Créer des sensations par l’ingestion massive d’aliments, ou par des scarifications pour d’autres (la douleur localisée de la scarification effacerait la souffrance psychique diffuse) jouerait alors un rôle de bouée de sauvetage à laquelle s’agripper.

Je noterai que ce que Stéphanie recherche dans la crise de boulimie n’est pas seulement le remplissage et les sensations qu’il provoque. C’est aussi d’aller au-delà des limites en ne repérant la sensation de satiété que pour la dépasser, exprimant ainsi un fantasme de toute-puissance qui rend difficile une acceptation pleine et entière de l’altérité. Cette difficulté sous-tend sans doute en partie la complexité des relations amoureuses de Stéphanie. Dans les rapports de force qu’elle recherche par le choix de la plupart de ses partenaires et qu’elle entretient en étant dans le conflit, il n’y a pas de reconnaissance réciproque des différences de chacun. Il y a alternativement soumission et domination de l’un ou l’autre des membres du couple sans acceptation de façons différentes de concevoir la vie, de penser ou d’éprouver les choses. Le contraire, accepter et s’enrichir de ces différences, est sans doute la porte ouverte à une angoisse de séparation trop forte : si chacun est libre de penser ce qu’il veut, il peut aussi l’être de partir… Et ceci est une source d’angoisse insupportable lorsque chacun est pour l’autre le garant de son sentiment de continuité d’être. Il est alors hors de question de reconnaître à l’autre une véritable altérité lorsqu’il a une telle fonction de soutien narcissique.

Et maintenant, que faire ?

Confier telles quelles mes premières réflexions à Stéphanie ne servirait pas à grand-chose. Il est important qu’elle les redécouvre progressivement pour pouvoir se les approprier en les enrichissant de ses découvertes personnelles. Bien sûr, je pourrai l’accompagner dans sa démarche si elle le souhaite.

Je lui dirai qu’il pourrait être intéressant de réfléchir aux liens existant entre ses relations amoureuses décevantes répétées et ses crises de boulimie. Que j’ai aussi été frappée que son but ne soit pas d’atteindre la satiété mais de la dépasser en continuant au-delà de cette limite instinctive. Que je me pose des questions sur la fonction de ce besoin d’illimité.

Que je m’en pose aussi sur sa tendance à choisir des partenaires avec lesquels les conflits se succèdent, engendrant là encore une spirale de sensations violentes qui vont crescendo jusqu’à ce qu’elle s’écroule en larmes ou que l’un ou l’autre claque la porte. Le choix de Laurent qui n’entrait pas dans ce climat d’excitation – non sexuelle – permanente ne montre-t-il pas qu’une partie d’elle cherche autre chose ?

Que pense-t-elle de mes interrogations ? Lui semblent-elles pertinentes ?

Je garderai en mémoire pour plus tard les questions que je me pose sur la place de la sexualité dans la vie de Stéphanie.

Je l’informerai également, dans un deuxième temps, que certains antidépresseurs peuvent avoir un effet régulateur sur l’impulsivité et l’aider ainsi à sortir de la recherche de l’immédiateté de sa satisfaction.

Je lui préciserai aussi que certaines approches cognitivo-comportementales peuvent être intéressantes pour l’aider à mieux contrôler ses crises de boulimie, éventuellement en complément ou à la place des antidépresseurs évoqués.

Et qu’il est important qu’elle ait un bilan et un suivi somatiques, en particulier pour évaluer les éventuels retentissements biologiques et dentaires de ses vomissements.

A-M L


*Le prénom Stéphanie est évidemment fictif.